mardi 15 octobre 2013

Lampedusa et si c’était moi ?


Mon blog est la plupart du temps doux et léger parfois nostalgique au pire mais cette fois,  j’ai envie d’y dire certaines choses, plus profondes.

Comme la plupart d’entre nous, j’écoute distraitement les infos qui nous parlent de toutes ces personnes qui arrivent par centaines sur les côtes  de Lampedusa à la recherche d’un ailleurs meilleur.

Comme la plupart d’entre nous, j’ai constaté que depuis quelques semaines on nous parle de plus en plus de ces migrants dont le rythme d’arrivée s’accélère.

Comme la plupart d’entre nous, j’ai entendu qu’il y avait des morts, quasiment à chaque voyage, que ces gens payaient des fortunes pour arriver et quittaient souvent tout pour recommencer.

Et puis, comme beaucoup d’entre nous j’ai constaté cette semaine toute l’horreur de cette réalité : des femmes, des femmes enceintes, des enfants, des ados, des hommes ou des familles sont prêts à risquer leur vie dans une embarcation de fortune parce que la vie dans leur pays, dans  leur maison est devenu trop risquée ou trop précaire.

J’ai vu la maire de la ville en larmes devant tous ces petits corps repêchés sans vie, ses futures mères enceintes de 8 mois qui ne donneront jamais la vie, ces jeunes gens qui ne verront jamais la Terre promise et j’ai eu envie de pleurer moi aussi, de crier devant cette indifférence dont je suis, nous sommes tous coupables.

Devant mon immeuble, il y a souvent une bande de jeunes hommes tous âgés au maximum de 25 ans. Ils sont tous d’origine tunisienne, algérienne et ont fui leur pays. Parfois à peine sortis de l’enfance, ils ont embarqué sur des bateaux pour rejoindre l’Italie puis la France. Encore des enfants, ils n’ont pas eu le choix parce que la vie dans leur pays leur était devenue trop insupportable. Leur vie ici n’est guère plus facile : pas d’argent, pas de travail, un habitat précaire, un pays pas vraiment prêt à les accueillir, et surtout pas de famille, pas d’épaule chaleureuse sur laquelle se reposer, juste être seul.
Ils se fondent dans le paysage et souvent préoccupée par mes propres problèmes, je ne les vois pas . Ou plutôt, personne ne les voit jusqu’au jour où tu commences à prêter attention à leur histoire …

A leur contact toujours bienveillant et à la vue de ces images passées en boucle sur ma TV , notamment de ce père qui avait perdu toute trace de sa petite fille lors du naufrage, j’ai pris conscience du courage qu’il fallait pour franchir le cap. Risquer sa vie pour sauver sa peau ou les siens.

Etre une mère, un père ou un enfant et s’embarquer dans une aventure dont on sait que l’issue peut être fatale. Voir son enfant ou sa femme malade à en mourir car les traversées sont mouvementées et ne ressemblent pas aux croisières de luxe, vivre dans la promiscuité et mettre de côté sa fierté lors de la traversée  et parfois devoir lutter pour ne pas se noyer…

Comment rester indifférent à cela ? Comment n’avons-nous pas pris l’ampleur du désastre avant ?

Et si c’était nous qui vivions les mêmes drames, aurions-nous le courage de risquer notre vie pour sauver notre peau.

Aurais-je la force de prendre une telle décision ? Etre parent et tout quitter, le pays dans lequel j’ai toujours grandi, la maison dans laquelle se trouvent tous mes souvenirs, dont chaque objet, photo ou même odeur me rappelle que c’est la mienne…  Je crois qu’habituée à mon confort et à l’accumulation d’objets qui caractérise notre société de consommation, je serais déjà traumatisée par cette simple idée. Puis ensuite, m’embarquer dans un bateau (alors que je n’ai aucune expérience de la mer) pour une traversée loin des côtes  où je devrais gérer chaque jour ma propre peur , celle de mes enfants, le fait qu’ils aient de quoi se couvrir, de quoi manger…

Est-ce que comme Roberto Begnini, dans son célèbre film La vie est belle, je ferais de chaque jour dans cet enfer une fête, un hymne au bonheur…

Je crois que je serai morte de peur.

Alors je me dis que si je devais un jour prendre la route vers un ailleurs, un autre Lampedusa, j’aimerais juste qu’on m’aide, qu’on reconnaisse que je suis là aussi parce que je n’avais pas le choix. 
J’aimerais pouvoir être pris dans les bras à l’arrivée par une âme bienveillante et avoir ainsi l’impression que quelqu’un comprenne ce que j’ai pu vivre.

Tous ces gens qui arrivent ont tout perdu, il n'y a que très peu de monde qui les attend à l'arrivée.Il faut traiter l'urgence sanitaire et comptabiliser ces nouveaux migrants, alors on fait fi de l'aide psychologique la plupart du temps. Ils ne recevront jamais aucune aide, seront ensuite pour la plupart livrés à eux-mêmes , condamnés à vivre avec leurs traumatismes.
L'Europe a été fondée sur cette idée d'altruisme et aussi parce que la guerre de 39/45 avait montré au monde des horreurs innomables, pourquoi a-t-elle si peu de mémoire ?

C’est pourquoi j’ai eu envie d’en parler sur le blog parce qu’il y a certaines choses qu’on ne peut garder pour soi .

Si mon blog sert  souvent de vitrines  à de nombreuses marques, il peut aussi servir à faire prendre conscience de certaines choses dans la limite de mes capacités.




6 commentaires:

Anonyme a dit…

On ne parle souvent de la dérive des continents mais en attendant ce sont les peuples qui dérivent d'un continent à l'autre.


Papito

Les Petites Marionnettes a dit…

Je serais pétrifiée!
Un bel hommage pour une prise de conscience nécessaire, juste humaine!
Des bises

estelle a dit…

Ton texte me touche tout particulièrement car c'est l'histoire de ma famille.
De chaque côté de ma famille, il y a des personnes qui ont fuit pour un avenir meilleur et je pense souvent, tout particulièrement, à mon grand père paternel qui, a 17 ans, a fuit, seul et à pied, l'Espagne franquiste.
Merci.

Oum a dit…

Je pense qu'on ne saura jamais vraiment ... tant qu'on ne vit pas la situation. Mais comme toi, j'étais horrifiée par ces images à la télé .. et par l'idée de leur répéition (malheureusement pour eux, ça ne s'arrêtera pas de sitôt). On oublie parfois la chance que la vie nous a donné. Il faut la savourer et la célébrer plus souvent, je pense ...

Madame Moustick a dit…

Tu as tout à fait raison : il faut en parler pour que nous prenions conscience de la chance que nous avons et du courage qu'ils ont pour partir (et que non leur vie n'est pas faite juste d'allocs).
Merci !

Marianne a dit…

Très bel article Virginie. On se sent bien bête et inutile face à de telles tragédies... Que peut-on faire ? Déjà , en parler et ne pas faire semblant que rien n'arrive est un pas vers l'action.