mercredi 9 mai 2018

Ils avaient 20 ans en mai 68



J’ai toujours aimé partager avec mes aïeux les récits de leur enfance ou de leur jeunesse : parler des jours d’avant, regarder les vieilles photos, comprendre ce qu’était la vie avant…
Et puis le monde a tellement changé en peu de temps qu’il m’est toujours apparu important de garder dans un coin de ma tête les souvenirs des autres un peu comme des témoins historiques de l’Histoire.

Alors qu’on célèbre en ce moment les 50 ans des événements de mai 68, on voit partout les images des révoltes étudiantes et on revoit les grandes figures de cette époque. Comme souvent l’Histoire ne retiendra que les personnages importants de cette période et les grands faits marquants : les barricades, les ouvriers en révolte, les étudiants qui se rebellent… Mais pour moi qui ait grandi avec des parents qui avaient 20 ans en mai 68, cela a sonné comme une envie de raconter. 

Raconter ici ce que mes parents avaient vécu à cette période et comment ils s’en souvenaient aujourd’hui.

Avoir 20 ans et vivre des changements qui vont bouleverser le monde n’est pas donné à toutes les générations. Leurs parents avaient vécu la guerre et ce sujet revenait à chaque repas de famille… En 68, les jeunes qui avaient peu la parole jusqu’alors ont vu leur place s’affirmer dans la société qui en est ressortie irrémédiablement changée…

Moi qui avait 20 ans en 98 (l’année de la coupe du monde), j’ai eu envie de les interroger sur cette jeunesse qui a été la leur et ils ont accepté de se prêter au jeu.

Deux jeunes gens. 17 et 19 ans au moment des faits. Deux banlieusards à une époque où la banlieue était le paradis des classes moyennes. Deux enfants issus de milieux modestes mais faisant preuve de capacités au-dessus de la moyenne et qui ont eu conscience que les études leur permettraient de gravir l’échelle sociale. Deux éducations : mon père fils de gaulliste avec une éducation très stricte, des valeurs traditionnelles et ma mère avec des parents plutôt à gauche mais sans véritable engagement et plutôt permissifs pour l’époque non par choix mais par une absence totale de principes éducatifs.



Ils ne se connaissent pas encore. Ils ne sont pas forcément au cœur des événements, parce qu’ils sont encore un peu jeunes, parce que leur conscience de classe ne les autorise pas à se mobiliser facilement. Hormis dans les mouvements ouvriers, il faut savoir que la plupart des étudiants actifs à cette période en Europe étaient issus de classes socio-professionnelles élevées. Beaucoup de jeunes se sont contentés de regarder, certains ont vu les manifs parfois y ont participé mais peu étaient au cœur. Ma mère, un peu plus âgée que mon père à l’époque, a été dans les manifs et s’était même retrouvée en photo dans Paris Match (qu’elle s’était bien gardée d’acheter à l’époque de peur que mon grand-père tombe sur sa photo…).

Mais ils ont été marqués par cette période comme beaucoup d’autres de leur génération et ils ont bénéficié de ce vent de liberté qui a changé notre société.

Ma génération est à la fois critique et jalouse de cette période. Critique car nous subissons malgré eux l’hégémonisme de cette génération qui semble prendre toute la place. Contrairement à nous, ils ont pu manifester, s’engager en bénéficiant d’une situation économique favorable. Beaucoup de sociologues pensent aujourd’hui que cette génération de babyboomers n’a pas su laisser de la place aux générations suivantes.

Jalouse car ils ont vécu une époque de liberté où tout semblait facile qui nous séduit tant sur le plan de la musique, que sur les plans vestimentaires, déco… Les années 68/70 continuent d’inspirer et de faire rêver.

Ce mai 68 qui a bercé mon enfance continue-t-il 50 ans après de les faire vibrer, du souffle qui nous anime quand on a ce bel âge ?

Quel jeune étais-tu en mai 68 ?

Papa 

« Je n’avais qu’à peine 17 ans et je n’étais encore qu’un enfant plus version Dalida que Jules Vallés. J’avais encore envie de m’amuser et je passais la plupart du temps à jouer au football dans le quartier, où sur notre seul terrain ouvert à Savigny sur Orge, et bien sûr en club. Je venais d’avoir ma première guitare (Une Framus comme Joan Baez que j’écoutais déjà oui, oui) et j’avais ma première chaine stéréo, parmi mes premiers disques, l’intégrale des symphonies de Beethoven éditées par Sélection du Reader Digest (modèle culturel incontournable de l’époque dans nos banlieues). Déjà j’avais lu beaucoup de romans mais surtout des livres sur l’histoire (Moyen Age et 2e guerre mondiale).
J’étais quand même assez fier d’être dans un Lycée Parisien (Jean Lurçat avenue des Gobelins Paris 13 avec beaucoup de fils et fille à papa) dans une filière de bac commercial (le fameux bac G). 
Je n’ai pas ressenti ce mouvement comme un moment émancipateur ni exaltant. Bien au contraire, moi le petit banlieusard, élevé dans un milieu réactionnaire, mon père gaulliste pur et dur, homme d’ordre avant tout, m’avait plutôt emmené vers ses valeurs. De plus j’admirais De Gaulle, le libérateur, celui qui avait lutté contre l’occupant allemand et avait su redresser la France, je ne voyais pas clairement tous les autres aspects du personnage et en particulier son esprit si conservateur.
La télévision avait 2 chaines mais sous le monopole de l’ORTF aux ordres du gouvernement (et dire que l’on se plaint aujourd’hui…) et mon père était abonné au Parisien Libéré. »

Maman

« En mai 68 j'avais 18 ans presque 19. J'habitais à Savigny sur Orge dans l'Essonne dans une maison avec mes parents et mes deus sœurs. J'étais en terminale D au Lycée Corot de Savigny.

J'étais une élève un peu timide, appliquée et très sociable. Venant d'un milieu très modeste j'étais peu sûre de moi parmi une majorité d'élèves bien plus favorisées.
J'aimais la lecture, le cinéma (uniquement à travers la télévision, j'avais du aller une fois dans ma vie au cinéma et jamais au théâtre).

J'aimais aussi le sport. J'aurais aimé faire du tennis. Je pratiquais la course à pied et j'avais découvert la gymnastique au Lycée en seconde.

Mes autres loisirs étaient des promenades en vélo avec mes amis ainsi que les boums du dimanche après midi.

J'aimais la musique (Johnny Halliday, les Beatles, Joan Baez et surtout Léo Ferré) »


Que faisais-tu en mai 68 ?

Papa

« Quand les premiers troubles ont débuté, j’étais en stage dans le cadre de mon cursus scolaire à La Documentation Française (Quai Voltaire) ce centre éminent et nouveau d’éditions documentaires dépendait directement du premier ministre (j’avais d’ailleurs dû aller avenue Matignon pour me présenter). Ce n’était pas du tout un choix politique de ma part mais l’envie de côtoyer ce milieu de l’édition. Il faut dire que j’avais eu le premier choix en tant que premier de la classe.Tous les jours je descendais à la station de métro Rue du Bac (il circulait encore quelques rames) mais pour venir de ma banlieue j’ai du prendre plusieurs fois des camions militaires qui remplaçaient les bus absents. Une semaine durant  plus rien ne fonctionnait.  Le quartier où je me rendais marquait le bout du Boulevard St Germain et était proche de la faculté de médecine Rue des Saints Pères. Je n’ai été mêlé aux manifestations qu’une seule fois car elles se déroulaient plutôt le soir et la nuit.  Par contre tous les matins les dégâts étaient visibles et les restes de barricades s’amoncelaient. Pour moi, à l’époque c’était la « Chienlit » et c’était un ramassis de fils de bourges en goguette…..

Un évènement m’a marqué cependant plus que les autres, c’est le départ de De Gaulle à Baden Baden, je n’ai pas vraiment compris ni admis cette attitude, pourquoi fuir et qui plus en Allemagne, lui l’homme de Londres ?

Puis tout a repris son cours, les syndicats de salariés ont obtenu par les accords de Grenelle des avancées considérables (hausse des salaires de 7%, du salaire minimum de 35%, la semaine de 40 heures, les Allocations Familiales…)

Quant aux étudiants ils ont repris difficilement le chemin des facs en roue libre jusqu’aux vacances, les bacheliers n’ont jamais été aussi nombreux que cette année-là. »

Maman

« En mai 68 je préparais mon bac. J'ai tout de suite été favorable à ce mouvement. Et j'ai participé à des rassemblements et des réunions au Lycée. Je suis allée quelque fois manifester à Paris en cachette de mon père avec quelques amis. Il n'était pas vraiment opposé aux événements mais avait peur pour moi.

Comme beaucoup de jeunes j'espérais changer le monde, mettre fin à la rigidité des mœurs sous De Gaulle. J'espérais plus d'égalité entre les différentes catégories sociales, l'abolition de la puissance du capitalisme et de la société de consommation que l'on présentait déjà, bien que personnellement j'en avais encore très peu profité.

J'avais 18 ans pas encore majeure à l'époque et encore très peu engagée dans la vie. C'est après 68 et mes années de fac que j'ai muri et affirmé mes opinions politiques. Je suis sortie de mon milieu.

Pendant cette période je me rappelle avoir été passer un examen (le concours général je crois) en camion militaire à Versailles, vu qu'il n'y avait pratiquement plus de transports. Ce n'était pas un examen important et je ne me rappelle pas du résultat.

Par contre j'ai le bac 68 qui fut tout de suite considéré comme un bac nul. Pas d'écrit et 80% de réussite contre 60% en 67. Cela m'a cependant ouvert les portes de l'université où j'ai aimé étudier.

C'est une période de deux mois où plus rien ne fonctionnait, certaines personnes avaient fait des réserves de peur de ne plus rien trouver dans les magasins, les banques étaient fermées et pourtant la vie continuait. Tout semblait possible et permis. Pour deux mois on pensait être tous égaux, qu'il n'y aurait plus de différence de classe. C'était pour ceux qui y croyait et j'en faisais partie une période d'insouciance, de légèreté et de liberté. »

Qu'espérais-tu changer en mai 68 ou qu'espérais-tu voir changer dans le monde ? 

Papa

« Le ver était dans le fruit et en particulier dans les têtes et surtout dans la mienne aussi. Tout ça a muri et m’a bien ouvert les yeux, j’ai commencé à m’affronter politiquement avec mon père et aussi avec mon oncle Paul, fervent communiste. Pour moi le monde devait changer et c’est mon entrée dans le monde du travail qui fut le détonateur. Je n’avais pas 20 ans et pas encore mon BTS en poche (les cours étaient finis et l’examen pas achevé) que je débutais à Euromarché comme stagiaire Chef de rayon.  J’allais très vite  y comprendre ce qui m’attendait et d’où je venais, je voulais vivre et découvrir le monde mais aussi le changer car je percevais déjà toutes les injustices, je n’étais pas au bout de mes peines. Pour moi en fait 1968 a été un catalyseur, pour nous les enfants du baby-boom. Un processus lent mais irréversible s’est mis en place, plus collectif, plus revendicatif, plus systémique et c’est mon adhésion à la CFDT en 1974  qui a tout bousculé (laboratoire d’idées, émancipation individuelle et collective, principes de parités, d’égalités ) le monde devenait plus tolérant, plus léger aussi, fini de marcher la tête basse, reconstruire n’était plus le mot à la mode, c’était construire, bâtir qu’il fallait.

Maintenant je le sais, 1968 a influencé beaucoup de choses et pas seulement pour moi. »

Maman

« Avant 68 mes rêves étaient un peu flous. Je souhaitais avoir un métier intéressant et plutôt intellectuel comme enseignante, ce dont rêvait souvent les jeunes filles comme moi qui accédaient aux études. Je me voyais plus riche avec une voiture dans une maison confortable, tout ce que j'avais très peu connu.

Par contre je n'aspirais pas au mariage ni à avoir des enfants. J'avais surtout envie de profiter un peu et de voyager. Après 68 allant à l'université à Paris j'ai commencé à réaliser une partie de mon rêve " étudier". et très vite j'ai décidé de m'orienter non plus vers l'enseignement mais vers la recherche.

Je n’ai jamais rêvé d'un métier où je gagnais beaucoup d'argent. L'accès à une classe supérieure passait par la connaissance. J'ai pris un peu d'autonomie.Je suis partie parfois en vacances et en week-end avec des amis rencontrées à la fac. J'allais au cinéma et au théâtre.

Par contre avant et pendant 68 j'étais encore très peu sensible au féminisme ni à la libération sexuelle. J'avais des petits copains mais cela se limitait à des flirts et me suffisait. Les filles avaient encore peu de liberté et peur de tomber enceinte. Et dans mon cas, cela aurait été la fin de l'émancipation et de mes rêves. »

Que voudrais-tu dire aux jeunes qui ont 20 ans en 2018 ?

Papa

« Avoir 20 ans est de toute façon un moment important de la vie, ce n’est pas un basculement (d’ailleurs la majorité était encore à 21 ans). Aujourd’hui avoir 20ans n’est sans doute pas comparable car beaucoup de choses ont changé, évoluée( ?) mais cependant c’est un moment de la vie où l’on est plein d’énergie,  normalement très curieux, pas près à avaler les couleuvres que les obligations et responsabilités de l’avenir adulte finiront par rendre inévitables. Je dis seulement aux jeunes vivez vos 20 ans car tout passe très vite… »

Maman

« Ce que je dirais aux jeunes : Mai 68 a été possible car la société était en pleine croissance avec beaucoup moins d'inquiétude sur l'avenir qu'aujourd'hui. Malgré des erreurs 68 a apporté beaucoup de changements positifs dans la société française. Mais tout était déjà en germe depuis plusieurs années (musique cinéma, littérature, manière de se vêtir...) 68 a précipité les choses mais une société ne change pas brutalement.

Malheureusement, la société a beaucoup évolué sur le plan moral et culturel, ce qui était très bien mais le capitalisme en est sorti vainqueur. Après deux mois d'exaltation tout est reparti comme avant.Par contre ce que l'on peut dire ce n'était pas mieux avant, c'était très différent. Notre monde a beaucoup changé en 50 ans. Vous avez beaucoup plus que nous mais vos désirs et manques sont plus grands que nous…On avait moins conscience de ce manque car la société de consommation était à ses débuts et nous offrait beaucoup moins de choses à désirer. La société était beaucoup plus cloisonnée. Comme on disait « chacun à sa place » ... 

En outre il n’y avait pas tous ces moyens de communication. Du coup les frustrations étaient moins importantes. En 68 nous avons cru pouvoir changer le monde mais nous n'avons peut-être pas assez compris que sans une prise de conscience individuelle cela ne pouvait pas durer dans le temps Chaque comportement compte et la manière que l'on organise sa vie est importante : lutter contre le gâchis, la consommation excessive, ne pas manger les produits industriels chers et mauvais pour notre santé, respecter la nature...

50 ans après quel souvenir en gardes-tu ? 

Papa

« Au bout du compte je ne suis pas nostalgique de 1968, mais je suis sûr que ce joli mois de mai m’a marqué et je crois qu’il m’a permis de passer d’une vue très droitière du monde vers un comportement et un mode de vie plus à gauche (d’aucuns pourraient peut-être ricaner et penser que je suis devenu un vieux con centré.) »

Maman

" Mai 68 à été pour moi une période d'effervescence avec beaucoup d'échanges entre les gens   Dans les rues il y avait de la solidarité , de l'égalité et beaucoup de bienveillance  entre les gens. C'est une période une peu rêvée bien loin des contraintes actuelles. Je me rappelle l'insouciance mêlée d'espoir d'un monde différent que l'on pensait forcément meilleur   Par contre après 50 ans j'en n'idéalise pas cette époque."

Un grand merci à mes parents de s'être prêté au jeu des souvenirs pour ce blog.





1 commentaire:

Les Livres d'Oscar a dit…

Passionnant et émouvant ces témoignages. On sent que tes parents ont beaucoup de recul sur la question, sans nostalgie ni les récits guerriers factices qu'on peut entendre dans la bouche de certains ! Merci pour ce partage !